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(La Vie, semaine du 5 février)

Au centre du Caire, plusieurs milliers de centaines de manifestants se sont rassemblés. « Moubarak va quitter le pays, ce n'est plus qu'une question de temps. Il a bien trop manipulé le peuple pour qu'on puisse accepter la moindre concession ».  C'est le constat de Saïd, 50 ans, un peintre en bâtiment à l'allure débonnaire avec sa petite mostache et son pantalon de travail trois fois trop grand pour lui. Il écarte la foule et  commence à écrire par terre à l'aide de ses pinçeaux  « Moubarak, on te haît ». Tout le monde l'applaudit, lui tape sur l'épaule en signe de sympathie. « Nous n'avons jamais été aussi unis entre Egyptiens. Sur la place Tahrir, il y a des ouvriers, des artistes, des journalistes, des islamistes, des intellectuels... tous réunis par cette volonté de tourner la page du Régime Moubarak ». Une page synonyme de corruption et de pauvreté.

Plus loin de cette mégalopole, la route qui mène  aux pyramides, si prisées des touristes occidentaux, se déroule à l'infini une zone où les maisons se sont construites de façon informelle, sur le modèle des bidonvilles.  Impossible pour le curieux de passage d'avoir connaissance de cet endroit. Il est pourtant collé à Dokki, un quartier riche. Entre les deux mondes pourtant, une simple ligne de chemin de fer désaffectée couvertes d'ordures. D'un côté, les habitants vivent dans de spacieux appartements, font leur course à Carrefour, une marque de richesse en Egypte, disposent d'une connexion internet. De l'autre, les ordinateurs sont rares, les logements miniscules et les perspectives d'avenir professionnel, inexistantes. A Boulaq el Dakrour, où vivent trois millions de personnes tassées les unes sur les autres, on doit survivre avec moins de 70 euros par mois.  Ahmed, 25 ans, est un enfant du quartier. Comme beaucoup de jeunes ici, il a arrêté l'école à 16 ans après quoi il a cherché un travail. Aujourd'hui, il sillonne les rues de Boulaq en Tuk-tuk, ces petites motos venues d'Inde où peuvent monter trois passagers. Alors que l'engin hoquette sur les allées de terre du quartier, il confie : « Avant, je travaillais seulement comme gardien dans un hôpital, mais je gagnais à peine 50 euros par mois. J'ai acheté un Tuk-Tuk pour avoir un salaire supplémentaire et pouvoir me marier. Les belle-familles demandent une dote exorbitante en raison de la crise économique. Elles veulent avoir des garanties de notre part, comme être propriétaire d'un appartement. Du coup, beaucoup de jeunes ne se marient pas avant 30 ans ». Face à ce triste constat, il y a encore un mois, Ahmed aurait avoué son impuissance en lançant un maalesh,  « tant pis » en arabe, une expression devenue omniprésente dans les dialogues ces trente dernières années chez les Egyptiens. Aujourd'hui, à la fin de la discussion, Ahmed a une mine grave :  « Ca ne peut plus durer. Il faut que ça change. Les Tunisiens l'ont fait, pourquoi pas nous ? ».

Dans les rangs des manifestants, la majorité des jeunes sont comme Ahmed. Ils osent pour la première fois sortir dans les rues avec, pour moteur, ce « ras-le-bol » généralisé.  Les alternatives à Hosni Moubarak, ils n'y ont pas pensé.

Ahmed Salah, lui, pense à l'après Moubarak depuis longtemps. A 28 ans, il est l'un des fondateurs du mouvement du 6 avril, un réseau de jeunes qui militent pour la démocratie en Egypte. Son combat à lui concerne la politique.  « Aux dernières légilastives, Moubarak a muselé l'opposition et trafiqué les résultats de façon à avoir pratiquement l'ensemble des sièges au Parlement. C'est scandaleux. Après cette triche, les Egyptiens ont ressenti qu'une nouvelle porte se fermait devant eux. Désormais, ils auraient beau voter, les cartes seraient jouées d'avance », analyse-t-il alors qu'il se dirige avec d'autres jeunes de la campagne en direction de la place Tahrir. Pour son franc parler, Ahmed a été incarné plusieurs fois et torturé dans le passé. Mais ce militant n'a pas cessé de s'exprimer rêvant toujours du jour où les Egyptiens allaient se réveiller de leur profond sommeil. Son principal outil a été l'internet. « Les jeunes ont commencé à vraiment rejoindre notre réseau lors de nos appels à manifester pour suivre l'exemple tunisien. Ils ont vu en Tunisie que le peuple pouvait être plus fort qu'une dictature à condition qu'il soit uni », témoigne le créateur de la « journée de la colère », la première grande manifestation du mardi 25 janvier qui aurait réuni 250 000 personnes dans l'ensemble du pays. Le succès de cette mobilisation, via le web, a été tel que le lendemain internet a été coupé en Egypte. Ahmed, quant à lui, a passé trois jours derrière les barreaux le temps pour les policiers de tenter une ultime fois de le dissuader de poursuivre son combat. Aujourd'hui, même avec le nez cassé, il continue à  manifester.

En plus d'internet, Ahmed et ses amis du 6 avril, ont bénéficié du soutien de journalistes de l'opposition qui refusent toujours, malgré les menaces, de diffuser les informations "pré-mâchées" du Régime.

Ibrahim Mansour, journaliste à la version web du quotidien Al Dustour, en fait parti. Dans son bureau froid et vide de la rue Kasr el Nil, à deux pas de la place Tahrir, il met en ligne les informations en provenance des manifestations. Une activité qu'il fait pratiquement   bénévolement. Pourtant, jusqu'aux législatives de l'automne dernier, cet opposant était encore le rédacteur en chef, très respecté et reconnu, de la version papier d'Al Dustour. Il n'aurait pas imaginé que quelques semaines avant le scrutin, le gouvernement se serait arrangé pour que le journal passe entre les mains d'hommes d'affaires proches du Régime... « Aux yeux du monde entier, Moubarak avance l'argument de l'existence des journaux d'opposition pour dire que l'Egypte est une démocratie. Pour la première fois, le Régime a remis en cause cet acquis prouvant ainsi qu'il était bel et bien une dictature », raconte Ibrahim Mansour qui a continué à garder espoir grâce aux soixante-dix journalistes qui l'ont suivi dans cette version web, non censurée. « Je reçois des menaces quotidiennes de la part de proches du gouvernement qui craignent que je lance un nouveau journal. C'est bien la preuve qu'on a un poids ».

Dans le bureau à côté du sien, Abdelmoneim, 30 ans, journaliste mais aussi l'un de blogueur les plus connus du pays. Il y a encore un an, son journal en ligne Ana akrouan « je suis un frère » enregistrait des milliers de visites chaque jour. Membre de la confrérie des Frères Musulmans, organisation islamique interdite en Egypte, Abdelmoneim révélait des histoires de corruption, de tortures à l'aide de photos ou de vidéos. « Le fait que je sois à la fois jeune, blogeur et frère musulman faisait de moi une cible privilégiée du Régime». Cette liberté de ton lui a valu, à lui aussi, d'être torturé. Aujourd'hui, il a arrêté d'alimenter cette page et a rendu sa carte du parti. Officiellement, Abdelmoneim a ressenti que sa mission était « terminée » auprès des jeunes qui devaient prendre le relais. Mais officieusement, ce blogeur était surtout désespéré de voir la passivité de la masse des Egyptiens face aux injustices quotidiennes. Il n'aurait jamais imaginé voir un jour le peuple se soulever, comme en Tunisie : «  Vraiment, je n'y croyais plus. C'est un miracle. Je suis fiere de nous. Les Egyptiens n'ont plus peur de la police, à partir de là, tout est possible », commente, ému, Abdelmoneim qui consacre désormais toute son énergie à informer les opposants sur le site web d'Al Dustour. Dans l'euphorie, il parle de nouveau comme un membre des Frères Musulmans :  « Notre rôle est de soutenir le peuple dans ce changement et d'aider toute initiative de l'opposition pour parvenir à la chute du Régime Moubarak. Mais en aucun cas il est question pour nous d'entrer dans la course à la présidence. Ca n'a jamais été notre but, confie-t-il.  Le président a le mauvais rôle, c'est lui reçoit toutes les critiques. On préfère être dans une situation de contre-pouvoir, on est beaucoup plus populaire et apprécié du peuple».

Les Frères Musulmans viennent de se rapprocher de l'Egyptien Mohamed El Baradei, du prix Nobel de la Paix 2005, plébiscité par l'élite du pays, il y a un an, pour prendre la tête d'une campagne politique pour le « changement ». L'intellectuel est aujourd'hui aussi apprécié par les milieux aisés qu'il est détesté par la couche populaire  qui le trouve hautain et incapable de comprendre leur malaise social.

« De par son parcours, sa notoriété internationale, il jouit d'une grande crédibilité pour unir l'opposition et maintenir la pression pour parvenir au départ de Hosni Moubarak, note Abdelmoneim. Mais il n'a pas la carrure d'un président ». Une vision que partage aussi Alaa El Aswany, l'auteur du célèbre roman l'Immeuble Yacoubian qui était pourtant l'un des premiers à soutenir sa candidature il y a un an : « Cette Révolution est le fait du peuple, et non de l'élite. Il nous faudra trouver un leader capable de les comprendre ».