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La révolution égyptienne a précipité un mouvement encore peu connu. Celui de milliers de chercheurs d'or profitant du départ de l'armée pour fouiller les mines aurifères de l'époque des Pharaons dont recèlent les montagnes proches d'Assouan et de Marsa Alam.

Pour trouver de l’or égyptien, il faut s’aventurer dans le désert oriental,  un tapis de montagnes rouge ocre qui s’étend du Nil et la mer Rouge, dans le sud du pays. Dans cette zone de plus de 1000 km2, l’Autorité égyptienne en charge des ressources minérales (EMRA) dénombre 120 mines. Beaucoup remontent au temps des Pharaons, grands amateurs d’or, comme en témoigne la richesse de leurs amulettes et de leurs tombes. Les scribes avaient même indiqué sur des papyrus l’emplacement des mines, avec des dessins des tunnels, aidant l’exploration du sol plus tard. 

Aujourd’hui, les plus grands gisements du pays sont exploités par deux compagnies étrangères. En périphérie de la ville de Marsa Alam, sur les bords de la mer Rouge, la compagnie Sukari Gold Mining, établie en 2005, opère en joint venture entre l’Autorité égyptienne des ressources minérales et la compagnie australienne Pharaoh Gold Mining (Centamin). Ce gisement a permis la production de 202,699 onces d’or en 2011. Plus à l’ouest, au coeur du désert oriental s’est installée en 2007 la compagnie Hamash Egypt for Gold Mines, un joint venture entre l’Autorité égyptienne des ressources minérales et la société chypriote Matz Holdings. Production : 465 kg d’or en 2010. 

Mais depuis la révolution égyptienne de février 2011, ces industries minières font face à un nouveau phénomène  : L’arrivée de milliers de chercheurs d’or qui prospectent le sol sans vergogne, parfois devant leur porte.  Après le départ de Hosni Moubarak, l’armée, qui contrôlait ces montagnes célèbres pour ces gisements d’or, s’est déployée dans des zones jugées plus stratégiques comme le Sinaï, Le Caire ou Port Saïd où les heurts avec la population sont nombreux. Une aubaine pour les Egyptiens des régions d’Assouan et de Marsa Alam, proches du désert oriental, qui ont aussitôt senti l’appât du gain et se sont lancés dans l’extraction sauvage de l’or. A Barramila, une montagne située à 80 kilomètres du gisement de Sukari Gold Mining, ils sont des centaines à sillonner le sol avec des détecteurs de métaux et des pioches. “Avant la révolution, les militaires nous tiraient dessus quand nous tentions de venir prospecter”, se souvient Yehya en montrant un kiosque de surveillance de l’armée désormais vide. Ce jeune prospecteur d’une vingtaine d’années au visage séché par un cocktail détonant de vent et soleil est l’un des premiers à avoir parcouru ces montagnes au lendemain de la révolution  : “j’avais toujours rêvé de chercher de l’or. J’étais convaincu que cela rapporterait bien plus que le travail en ville”. Et Yehya, à l’origine conducteur d’engins de chantier à Assouan, a vu juste :  Trois jours de travail ici lui rapportent l’équivalent de son salaire mensuel de 150 euros. Comme la plupart des chercheurs d’or, Yehya a appris le métier grâce aux Soudanais venus souvent illégalement du sud du pays pour leur apprendre la base du métier : “Ils ont une grande expérience de la prospection grâce aux nombreux gisements au Soudan. Ils nous ont expliqué comment fonctionne un détecteur de métaux puis nous en ont vendus tout un stock”.

Baramilla donne l’impression d’un voyage dans la ruée vers l’or de Chaplin, la neige et le froid en moins. Les chercheurs, qui arpentent fièrement la montagne à pied leur détecteur de métaux sur l’épaule, comptent parmi les habitants les plus pauvres de la région. Ils sont paysans dans la vallée du Nil ou travaillaient comme chauffeurs de taxi, gardiens d’hôtel, serveurs avant que la révolution ne fasse s’effondrer l’industrie du tourisme. Ces hommes s’organisent en groupe de sept ou de huit pour partager les coûts très élevés du séjour  : location du 4X4, de la tente, des détecteurs de métaux, achat de la nourriture et de l’essence. A la fin de l’expédition - qui peut durer de trois jours à plus de 2 mois - ils divisent leur butin en part égale. Sur place, les groupes vivent sous des bâches en plastique avec, comme seuls outils de confort, un butagaz et un poste de radio. Un travail éreintant mais très lucratif pour Gaber, un paysan d’une cinquantaine d’année la robe de travail beige incrustée de poussière et de boue : “ L’or m’a permis d’acheter un 4X4 et un bulldozer pour travailler ici. Avant la révolution, jamais un habitant de la région n’aurait pu acquérir ces engins”. Gaber confie avoir extrait plus de deux kilos d’or à lui tout seul depuis deux ans en faisant partie de différents groupes. De quoi faire bondir Mostafa el Kadi, le directeur de Sukari Gold Mining, dont le périmètre débute juste derrière Barramilla : “Notre terrain fait une superficie de 160 kilomètres et comme nous n’avons pas de mur pour le délimiter, ils viennent jusque chez nous prospecter. Certains sont armés et terrorisent les employés. Nous n’osons pas aller les voir et les militaires préfèrent fermer les yeux”. Mossad Hashem, à la tête de l’autorité égyptienne des ressources minérales se veut, lui, plus rassurant. “Ces groupes d’hommes ne font pas peser de menaces sur les industriels. Ils sont très mal équipés, leurs détecteurs de métaux ne vont qu’à un mètre de profondeur”.  

Partout dans la montagne résonne le son semblable à celui d’une mouche des détecteurs. Plus il est aigu, plus l’or est proche ... à moins que ce soit du fer, omniprésent même au sommet de la montagne du faite des canettes de soda ou d’autres détritus abandonnés par les prospecteurs. L’appareil de Yehya soudain s’emballe... pour de l’or. Après une demi heure à retourner la terre avec ses mains, le jeune homme extrait une belle pépite jaune éclatante d’un gramme et demi. Comme le veut la tradition, il crie “Allah Wa Akbar (“Dieu est grand”) pour que tout le monde apprenne sa découverte. Point ici d’esprit de concurrence comme si les chercheurs étaient convaincus qu’il y avait de l’or pour tous les Egyptiens. Yehya campe dans la montagne depuis deux mois et n’a pas prévu de date de retour : “Je vais rester là jusqu’à ce que j’obtienne un kilo d’or puis j’irai le vendre à Assouan. Cet argent me permettra de me marier”. L’or dans ces montagnes se présente sous deux formes : en pépites ou en paillettes incrustées dans les rochers. Dans les deux cas, les chercheurs ramènent leur trésor à un concasseur artisanal à Edfou, à trois heures de route au nord de Barramila où l’or est ensuite compacté. Des négociants égyptiens vendent les blocs aux ateliers de bijoutiers à travers tout le pays, comme ceux du grand souk du Caire le Khan El Khalili, se basant sur le cours mondial de l’or. Un trafic que dénonce Mossad Hashem  : “C’est un gaspillage pour l’économie égyptienne. En plus cet or n’est pas complètement pur, il est de mauvaise qualité. Nous ne reconnaissons pas ce métal, obtenu par contrebande et vendu sur le marché noir qui passe en dehors des circuits gouvernementaux”.  

Pour endiguer le phénomène, les autorités travaillent à une loi en collaboration avec les tribus bédouines présentes dans le désert oriental.  Premier résultat de ces négociations, la création d’un bureau, pour le moment vide, dans la ville de Shalatine, à la frontière avec le Soudan dont l’objectif sera, à terme, de contrôler l’extraction sauvage de l’or : “Il ne s’agit pas de leur interdire leur nouveau métier, note Mossad Hashem. “Nous voulons simplement mettre en place un système de permis pour eux et leurs engins puis racheter leur or en échange d’une taxe. L’objectif est avant tout de les protéger car, avec la multiplication des bulldozers dans les montagnes, il est à craindre que le nombre d’accidents augmente”. Ces derniers mois, quatre jeunes ont trouvé la mort dans la galerie de mines artisanales creusées avec les moyens du bord par les chercheurs d’or. Mêmes les archéologues montent au créneau s’alarmant de voir ces hommes creuser aux environs de vestiges pharaoniques. Une détérioration du sol sans doute moindre que celle causée par les deux groupes miniers qui utilisent le cyanide comme méthode d’extraction, mais prise très au sérieux par le gouvernement qui promet de délimiter ces espaces protégés.  Enfin, le prospecteur sans permis devra s’acquitter d’une amande très salée de deux millions de livres égyptiennes (300 000 euros) voire même dix ans de prison.  

Le bureau de Shalatine entrera en fonctionnement une fois la loi votée par le Parlement or l’Egypte, en proie à profonde crise politique, ne dispose pas d’assemblée du peuple et ce pour encore de nombreux mois.  La prospection sauvage de l’or a encore de beaux jours devant elle mais ne devrait pas affecter le moral des industriels. Centamin prévoit une hausse de 20% de sa production annuelle pour atteindre 500,000 onces en 2015. 

Texte : Marion Touboul

Photos : Françoise Beauguion