L'Institut du Monde Arabe, à Paris, rend hommage du 17 juin au 2 novembre à Oum Kalthoum. Au Caire, dans la ville où elle a connu la gloire, que reste-t-il de la chanteuse  égyptienne ? Personnage adoré dans les pays arabes, la « Dame » est aussi au coeur de polémiques en Israël.

cine411

Reportage paru dans La Vie, semaine du 12 juin 2008

    Des accords de luth résonnent à travers le grand souk du Caire. Ils semblent faire danser les foulards multicolores pendus aux échoppes de vêtements, entre les boutiques d'épices et celles de parfums. La musique provient d'une ruelle où, à l'écart du brouhaha, un chanteur, entonne les titres d'Oum Kalthoum. Aux côté du luth, des violons, des percussions et même un kanoun, sorte de très vieille cithare, l'accompagnent. Une poignée d'habitués se retrouvent ici chaque semaine devant des tables couvertes de coupes de fruits, de pistaches, de tasses de thé... Un rituel  identique à celui qui entourait les fameux concerts de la cantatrice, souvent appelée « l'astre de l'Orient », en raison de son prestige. Chaque premier jeudi du mois, la star du pays donnait une représentation retransmise dans tout le pays. Du paysan au riche entrepreneur, l'Egypte vibrait pendant près de trois heures devant sa radio ou son poste de television.

Cinquante ans plus tard, quand Hussein, notre chanteur, susurre Hayart alby maak (« mon coeur ne sait plus »), un cri d'amour sulfureux, le public reste suspendu à ses lèvres, bien qu'il connaisse les rimes par coeur : « Je veux te dire tout l'amour que j'ai pour toi, tout ce que me dit mon coeur / Je veux te dire pourquoi je ne dors plus, ce qui me fait pleurer et ce qu'endure mon âme / Mais ma fierté m'en empêche... ». Rares sont les jeunes Egyptiens à venir applaudir Hussein lors de ce concert en plein air : « Ils ne savent plus apprécier cette musique. Les mélodies sont trop lentes pour eux... », déplore notre chanteur. Les bimbos libanaises telles que Nancy Ajram, Elissa, Haifa, reines de la pop arabe et du « playback », auraient-elles pris, au Caire, la place de la diva légendaire, surnommée aussi la « quatrième pyramide »?

Non loin de la place Tahrir, le coeur névralgique de la capitale égyptienne, un café est dédié à la cantatrice. Et là, suprise : Les clients sont majoritairement des adolescents. La décoration n'a pourtant rien pour les séduire. Aux quatre coins de la salle, d'imposantes statues en bois représentent la chanteuse. Sur les murs, des photographies la montrent en compagnie de ses amis, notamment le poète Ahmed Rami qui lui écrira 137 chansons. Enfin, sous une vitrine poussièreuse, sont conservés des mouchoirs qu'elle agitait lors de ses concerts. Si l'endroit fait des adeptes, c'est pour la musique qui y est diffusée... Celle d'Oum Kalthoum. Devant un jus de fraises ou de mangues, ces jeunes, souvent en couple, se murmurent des mots doux sur « Enta Omri » (Tu es ma vie), l'une des chansons d'amour les plus célèbres du répertoire de la diva, qui dure plus d'une heure !

Ce café, qui existe depuis le décès de la chanteuse, n'a connu un véritable succès que  depuis 2000. Un feuilleton de 37 épisodes, retraçant sa vie, est alors diffusé sur les principales chaînes de télévision du pays. L'Egypte se passionne de nouveau pour l'histoire de cette paysanne, sans beauté particulière, venue au Caire dans les années 20, qui fréquenta les plus grands et connu un succès mondial. « Les ventes de ses albums étaient en train de baisser. Mais, avec la série, toute la jeune génération s'est ruée sur les disques. Elle a ravivé les souvenirs. Elle a remis Oum Kalthoum au goût du jour », constate Mohsin Zaki, en charge de la distribution des oeuvres de la chanteuse. A travers le feuilleton, l'Egypte redécouvre également les liens qu'Oum Kalthoum entretrenait avec les dirigeants successifs du pays. Du roi Farouk à Sadate en passant par Gamal Abdel Nasser, elle s'est toujours rangée du côté du pouvoir. Cela lui vaut d'avoir, encore aujourd'hui, une réputation « d'opportuniste » chez ses détracteurs. Son patriotisme égyptien fervent ainsi que son amitié avec le raïs Nasser l'ont, par exemple, amené en 1967 à utiliser son aura pour récolter des fonds afin de reconstruire l'armée au lendemain  de la guerre avec Israël. Ainsi va-t-elle collecter de l'or auprès des femmes, puis se lancer dans une grande tournée. Du Maroc à l'Irak, en passant par la Tunisie, le Liban et la France, où le président Charles de Gaulle l'ovationne, les recettes des représentations vont toutes au trésor public égyptien.

C'est au cours de cette même année qu'elle aurait appelé, dans l'un de ses titres, à « la mort des Juifs ». En Israël, le talent de la chanteuse en est, pour certains, à jamais ombragé : "Je suis effaré de voir une star du monde arabe qui a mis ses dons au service de la guerre et du meurtre", s'offusque André Darmon, rédacteur en chef d'Israël Magazine. Aucune preuve pourtant de l'existence de cette chanson. Il n'en reste, au Caire, aucun enregistrement. Pour Ahmed Cherif, journaliste égyptien, Oum Kalthoum n'a jamais appelé à « égorger » les juifs, comme il lui est reproché. Son véritable ennemi était plutôt un mouvement politique, le sionisme : « Oum Kalthoum était contre le sionisme, elle le disait très ouvertement, comme beaucoup d'Egyptiens. Il a pu lui arriver d'avoir des mots très durs envers cette idéologie. Mais jamais contre le peuple juif. Les Juifs d'Egypte l'appréciaient d'ailleurs beaucoup. Elle n'a jamais confondu sionisme et judaïsme ». Et d'ajouter : « L'une des chansons les plus célèbres de son repertoire s'appelle le « trio sacré ». Elle y parle de l'islam, du christianisme, et du judaisme ». Oum Kalthoum reste, en Israël, un personnage qui divise. Car, malgré la polémique, nombre de chanteuses israéliennes reprennent ses titres, comme c'est le cas de Sarit Hadad avec « Enta Omri ». Sur scène, aucune remarque déplacée du public, au contraire, les fans en redemandent. De même, de Tel Aviv à Jérusalem, les albums de la diva constituent, aux côtés de ceux de la Libanaise Fairouz ou du célèbre joueur de oud égyptien, Farid Al-Atrache, le fonds de commerce de nombre de disquaires. 

Si Oum Kalthoum fait toujours la fierté des Egyptiens, le pays semble cependant lui rendre aujourd'hui un hommage quelque peu tardif et « maladroit ». Un musée à sa mémoire aurait dû voir le jour au sein de son ancienne villa. Mais la demeure, située au Caire sur l'île très huppée de Zamalek au bord du Nil, a longtemps été laissée à l'abandon. Cinq ans après le décès de la chanteuse, devant le silence du gouvernement, un riche Koweitien l'achète pour en faire sa maison personnelle. La décision provoque les foudres de la famille de la diva, qui voit leur rêve d'un musée s'envoler. Sous la pression de cette dernière, le propriétaire fait démolir la maison. Aujourd'hui reconstruite, la bâtisse est un hôtel quatre étoiles qui porte le nom de la cantatrice. L'endroit n'a plus le charme d'autrefois, mais il affiche pourtant complet la majeure partie de l'année. « Nos clients viennent ici pour vivre dans l'univers de la chanteuse. Nous avons donné à chaque chambre le nom de l'un de ses titres. Ils effectuent une réservation non pas en fonction de la décoration de la pièce, mais en fonction de la chanson », constate, amusé, Emad Mehrez, le directeur du lieu.

Abdehia, 80 ans, ne pourrait pas s'offrir une chambre ici. La vieille femme qui marche péniblement dans les couloirs de l'hôtel en rêve pourtant. Chaque semaine, cette grand-mère au sourire rayonnant passe regarder les photos jaunies de sa star, accrochées dans le hall. Impossible de la manquer, Abdehia porte une étonnante paire de lunettes aux énormes verres fumés et à la monture jaune-pailleté : « Ce sont celles d'oum Kalthoum, je l'ai connu quand j'avais dix-huit ans ». Et de sortir de son porte-feuilles une photographie où les deux femmes posent sur une terrasse du Caire. La grand-mère conserve chez elle des mouchoirs en tissus brodés appartenant à la diva ainsi qu'une robe et même des paires de chaussures...  Un musée Oum Kalthoum a fini par être inauguré dans la capitale égyptienne en 2001 (soit 36 ans après la mort de la chanteuse !) mais pas question pour Abdehia d'y laisser ses trésors : « Il est trop petit et trop méconnu». Un avis que partage Ibrahim Desouki, membre éloigné de la famille de la cantatrice : « Même les étudiants en musique ne le connaissent pas. Le gouvernement n'en fait aucune publicité », s'agace-t-il. Petit fils de la soeur d'Oum Kalthoum, il peut dormir tranquille. Les pays arabes, tout comme l'Europe, semblent loin d'oublier « la paysanne » au destin hors du commun. Chaque année, les droits d'auteur issus de son oeuvre rapporteraient  près de 3 millions de livres égyptiens (soit 150 000 euros) à sa famille...

Marion Touboul