Il est midi et Tahrir fourmille de voitures. C'est bon signe, signe de la vie qui reprend, enfin. Les chauffeurs de taxi passent leurs nerfs sur leur klaxon, leurs par-chocs frôlent des piétons qui ont appris à ne plus attendre que le flot de voitures ralentisse. Ils avancent sur la route tendant le bras au niveau de leur taille et traversent en regardant le moins possible les voitures qui se dirigent sur eux. Les embouteillages, je les apprécie presque maintenant. C’est l’une des rares réalités restée intacte avec la révolution. L’un des rares repères qu’il me reste en Egypte.

Au coeur de la place, sur le terre plein circulaire, quelques tentes blanches où une dizaine de manifestants sirote un thé dans une ambiance bon enfant. D’ailleurs des gosses proposent de peindre les mains ou les joues des visiteurs au couleur du drapeau égyptien. Il y a certes des combats dans l’avenue Qasr el Aini attenante à la place et qui dessert les lieux les plus sensibles, Parlement, Conseil des ministres, et plus loin, la fameuse “dakhaleya”, le ministère de l’Intérieur, dont la seule évocation du nom a fait frémir les Egyptiens trentes années durant.

Des combats donc. Mais rien de comparable avec le chaos d’il y a trois semaines (voir les post précédents). Aujourd'hui, une petite centaine de manifestants s’opposent à quelques dizaines de CRS. Sur cette avenue, à mi-chemin entre les deux parties, un bâtiment prend feu. C’est l’Institut d’Egypte qui renferme de précieux manuscrits du temps de Napoléon Bonaparte. Qui a allumé l’incendie ? Impossible de le savoir.

Mais encore une fois, la place est calme. Et aucune manifestation n’est prévue.
Nous montons au huitième étage de l’hôtel Ismaelia pour filmer Tahrir sous un autre angle. Du balcon, vue plongeante sur les embouteillages, bref, le bouillon quotidien. Sur la droite, le feu qui ravageait l’Institut est maintenant maîtrisé par les lances à eau des pompiers.

C’est alors que surgissent de la rue Mohamed Mahmoud, l’un des autres accès qui mène à la place, des centaines de soldats armés de matraques. Les passants courent dans tous les sens comme si une bombe venait d’exploser. Effroyable scène de panique à laquelle nous assistons complètement impuissants. Les voitures ne prennent plus le temps de klaxonner, elles foncent vers les rues les plus proches. En moins d’une minute, la place est déserte. Les soldats entrent en action et lynchent systématiquement toute personne qui leur tombe sur la main, homme ou femme. Depuis la fenêtre, je vois un jeune en blanc s’écrouler sous les coups. A ses côtés, deux autres corps gisent inanimés. Peut-être sont-ils toujours vivants mais personne n’ose leur porter secours. Les soldats avancent en direction de la place en reprenant en coeur un même refrain militaire comme pour se donner du courage. Sur leurs matraques en fer, on distingue maintenant clairement le sang des victimes. Le sang également sur les bâtes en bois d’assaillants cette fois-ci en tenue civile. Soldats et hommes de main vont jusqu’à la bouche de métro chercher des gens à tabasser. Nous sommes à l'avant poste d'un massacre.

Quand ils n’ont personne à frapper, ils arrachent les tentes des commerçants qui vendent du thé ou des biscuits sur la place. Leurs propriétaires se prennent la tête entre leurs deux mains devant le saccage. Ils tentent d’arrêter les soldats qui n’en sont que davantage enragés. Après avoir émietté un scooter, un militaire fait explosé le pare-brise d’un innocent taxi blanc - sans doute le seul revenu d’un Egyptien qui a investi toute sa vie dans cet achat. J’essaie d’imaginer ce qui lui passe par la tête en détruisant ce véhicule. Comment, lui, peut ignorer le fait que les chauffeurs de taxi sont parmi ses plus farouches défenseurs car de la sécurité du pays dépend leur travail ? Sans doute est-il le chef et agit par excès de zèle. Bientôt, certains camarades l’arrêtent mais d’autres arrivent et fracassent de plus bel le véhicule.  Les soldats incendient maintenant les tentes qu’ils avaient pourtant démoli, devant leurs propriétaires hébétés. Des feux géants se soulèvent aux emplacements de ces campements à deux sous. Et des explosions retentissent. Sans doute les bouteilles de gaz des marchands de thé.

Dans le ciel plombé d’une aveuglante fumée noire, des tirs claquent dans tous les sens. Des tirs de sommations vraisemblablement. Mais impossible d’en être sûr. En l’espace d’une demie-heure qui semble durer des heures, Tahrir est devenue un enfer, un coupe-gorge. Dans ce chaos, je vois le manifestant en blanc que je croyais mort relever son buste.  Je regarde le ciel et respire un grand coup. A côté de lui, il y a toujours un corps inanimé. Il semble si frêle, si innocent. J’aimerais pouvoir agir mais ne peut que crier dans le vide.

Des soldats se rendent compte qu’ils sont filmés. Du bas de l’immeuble, ils lèvent la tête et nous menacent. Dix minutes plus tard, trois hommes en civil, armés de matraques et ruisselants de sueurs après avoir montés quatre à quatre les huit étages, nous crient dessus tels des tigres enragés. Ils brandissent leur matraque et nous demandent notre matériel. Ils finissent par trouver la caméra et je vois leur chef s’en saisir et la briser contre le sol. Tout le matériel, y compris la prise multiple, d’une autre équipe sera jetée du huitième étage. Même méthodes que durant la révolution. Comment peuvent-ils reproduire encore et encore une stratégie qui a, au contraire, motivé il y a dix mois davantage les Egyptiens à manifester ?

Impossible désormais de sortir de l’hôtel. Au bout d’une heure et demi, un des assaillants en civil accepte de nous évacuer. “Nous sommes des renseignements militaires, c’est juste qu’aujourd’hui nous avons reçu l’ordre d’être en civil, confie-t-il. On a pour ordre de frapper pour intimider seulement. C’est comme le matériel des journalistes, on doit casser celui des télé égyptiennes, pas des étrangères. Mais dans les deux cas, il y a toujours des débordements, excusez-nous”.

A la nuit tombée, à proximité de l’avenue Qasr el Aini, plus d’une cinquantaine de camions bleu marine de force de l’ordre sont stationnés les uns derrière les autres. Je n’en avais jamais vu autant depuis la révolution. A l’intérieur, les policiers prennent des forces en mangeant des mandarines dont les pelures jonchent déjà le sol. Voilà les premières équipes qui se préparent déjà à entrer en action.

En assistant à la scène, le chauffeur de taxi qui me ramène chez moi répète des sourates du Coran comme pour éviter la fatalité.
- Vous venez d’où ? me demande-t-il.
- De France
- Alors c’est vous avec les Allemands qui êtes à l’origine de tout ça ?
- Pardon ?
- Allez... faites pas semblant de ne pas savoir. Je vous ai pris dans la rue Hoda Sharawi, c’est là où vous et les manifestants fomenter la mise à sac de notre pays...


Une terrible rumeur, une de plus ... J’essaie de lui faire comprendre que lui et les manifestants ont, in fine, le même objectif, à savoir, un pays de droit.

- Merci mais on n’a pas besoin d’eux. Tout irait mieux s’ils rentraient chez eux et laissaient sa chance au nouveau gouvernement.

Ce nouveau gouvernement, mené par un ancien de Moubarak, qui vient de reprendre en direct sur les chaînes publiques égyptiennes le même argument terrible que lors de la révolution  : “Des mains étrangères orchestrent les troubles que nous vivons”. La fameuse théorie du complot.

Les événements de ces derniers jours semblent confirmer ce que tous les manifestants redoutaient. Le 11 février, lorsque Moubarak est parti c’était pour mieux passer le flambeau à l’armée dont le rôle est de faire perdurer le régime. Même joueur joue encore. C’est pourquoi les manifestations continuent. Les révolutionnaires ont l'impression de s'être fait berner. Pour eux, la révolution, c’est maintenant qu’elle se joue.

 

Une chanson d'amour dont les paroles se prêtent tellement bien à la révolution.

 What Becomes Of The Brokenhearted (Jimmy Ruffin)

 


As I walk this land with broken dreams
Comme je marche dans ce monde avec des rêves brisées

I have visions of many things
J'ai des visions de plusieurs choses

Love's happiness is just an illusion
Le bonheur de l'amour est juste une illusion

Filled with sadness and confusion
Remplie de tristesse et de confusions

[Chorus]
[Refrain]
What becomes of the brokenhearted
Que deviennent les coeurs brisées

Who had love that's now departed ?
Qui ont aimés et qui sont maintenant séparés ?

I know I've got to find
Je sais que je vais trouver

Some kind of peace of mind, maybe
Quelque instants de sérénité à mon esprit, peut être...

 

The fruits of love grow all around
Le fruit de l'amour grandit tout autour

But for me they come a-tumblin' down
Mais pour moi, ils deviennent un délabrement

Every day heartaches grow a little stronger
Tous les jours le chagrin devient plus fort

I can't stand this pain much longer
Je ne peux endurer cette douleur plus longtemps

I walk in shadows searching for light
Je marche dans les ténèbres cherchant la lumière

Cold and alone, no comfort in sight,
J'ai froid et je suis seule, pas de réconfort en vue

Hoping and praying for someone to care
Espérant et priant pour que quelqu'un fasse attention

Always moving and going nowhere
Toujours en bougeant et en allant nulle part

[Chorus]
[Refrain]

I'm searching though I don't succeed,
Je suis en train de chercher bien que j'ai réussis

But someone look, there's a growing need
Mais quelqu'un regarde, il y a un besoin qui grandit

Oh, he is lost, there's no place for beginning,
Oh, il est perdu, il n'y a pas d'endroit pour commencer,

All that's left is an unhappy ending
Tout ce qu'il laisse et une fin non heureuse

[Chorus]
[Refrain]
I'll be searching everywhere
Je suis en train de chercher partout

Just to find someone to care
Juste pour trouver quelqu'un qui fera attention

I'll be looking every day
Je chercherais tout les jours

I know I'm gonna find a way
Je sais que je trouverais un chemin

Nothing's gonna stop me now
Personne ne m'arrêtera maintenant

I will find a way somehow
Je trouvais un chemin d'une façon ou d'une autre

Et celle, merveilleuse, de Yasser Manawehly